Le choix professionnel : entre idéal et utopie

En ce début de XXIème siècle, beaucoup de jeunes s’apprêtant à entrer dans le monde du travail se trouvent encore confronté à un problème idéologique bien réel, qui est celui de savoir si la profession dans laquelle ils vont s’engager doit correspondre à leurs désirs profonds, à leurs passions et à leurs rêves, ou si au contraire ce qui importe n’est pas l’activité professionnelle en elle-même, mais le revenu et les débouchés qui lui sont associés.

Ce qui suit est un cri du cœur, une piste à la réflexion, au débat, à la critique; ce n’est en aucun cas une analyse objective et rationnelle de la réalité vécue, puisque tout ce qui peut être dit sur le sujet n’épuisera jamais la richesse de l’expérience personnelle. Ma seule ambition ici, s’il y en avait une, serait de pouvoir saupoudrer un peu de bon sens sur les consciences de tout un chacun.

Entendons-nous, les jeunes dont je parle ici ne sont pas ceux devant se battre au quotidien pour pouvoir manger ou trouver un toit pour dormir. Non, ceux-là ont d’autres priorités qui malheureusement doivent passer avant (bien que sans les exclure) celles, plus philosophiques, concernant la signification de la vie et de la société. Je parle des chanceux, des privilégiés, pour lesquels la base matérielle nécessaire à une vie digne est assurée, ceux chez qui peut s’épanouir pleinement un idéal de vie, une passion, un rêve, un désir humain de transformation ou de fraternité.

Les jeunes dont je parle ici ne sont pas non plus ceux qui souhaitent entrer en école de commerce ou se lancer dans la filière économique ; ces derniers sont la plupart du temps parfaitement compris. Ceux dont je parle sont ceux rêvant d’embrasser une carrière artistique ou littéraire, rêvant d’être peintre, musicien, écrivain, comédien ou encore archéologue, anthropologue, mais dont l’ambition se trouve contrecarrée ou dénigrée par une société dans laquelle, inconsciemment, un métier qui ne paie pas ne vaut pas la peine d’être envisagé, dans laquelle les préoccupations d’ordre financier prennent le dessus sur les rêves et les idéaux.

« Les études de médecine me plaisent beaucoup, mais si je me suis engagé dans cette voie, c’est surtout parce que cette profession me permettra d’avoir une bonne situation financière. Si j’avais vraiment suivi mes désirs profonds, je me serai engagé dans un cursus d’étude artistique, mais l’idée de me retrouver au chômage à vingt-cinq ans m’est insupportable… » (Propos recueillis auprès d’un étudiant en médecine lors d’une discussion éphémère, dans un parc publique)

Combien de jeune n’ont-ils pas été taxés, par leurs proches ou leur famille, d’inconscients, d’idéaliste ou de rêveur lorsqu’ils leur annonçaient leur désir d’être archéologue ou comédien ? Combien de jeunes ne se sont-ils pas entendus dire : « Es-tu sûr que ce n’est pas trop risqué ? Y a-t-il beaucoup de débouchés dans cette profession ? Comment vas-tu pouvoir être autonome, payer tes impôts et cotiser pour la retraite avec cette profession ? »

La logique qui sous-tend cette manière d’envisager la vie professionnelle n’est pas difficile à décrypter. Il s’agit d’une logique de compétitivité, dans laquelle ce qui prévaut n’est pas le développement personnel, mais le rendement et les performances que l’on est capable ou non de produire. En bref, plus on sera compétent, plus notre rendement sera efficace et plus le salaire qui l’accompagnera sera conséquent et nous permettra de prendre du bon temps.

En somme peut importe que le travail que l’on fait nous plaise ou non, qu’il nous permette de nous épanouir et de réaliser nos idéaux ou non, pourvu que la somme d’argent qu’il nous permette de gagner soit conséquente. Ce que je constate dans les propos des responsables politiques comme dans ceux d’une grande partie de la population – dont les jeunes ne sont pas exclu – c’est qu’il existe très souvent une réelle dichotomie entre ce qui est rêvé, entre l’idéal de vie que chacun possède, et l’idée ou la conception que l’on se fait de la vie professionnelle. Ce qui est en jeu ici n’est en fait rien moins que la définition même de la société de consommation que l’on connaît de nos jours, qui stipule que le travail est là pour nous permettre de pouvoir nous payer ce que l’on désir et non chercher à réaliser l’idéal de vie que nous possédons au plus profond de nous-mêmes.

Une étude Gallup réalisée aux Etats-Unis sur un échantillon de 1.000 salariés entre octobre 2000 et octobre 2004[1], a montré que moins d’un tiers seulement des salariés américains sont engagés activement dans la profession qu’ils occupent. Par salariés engagés, cette étude entendait tous les salariés « fortement motivés et participant activement aux résultats de leur entreprise », et qui «lient volontiers leur épanouissement personnel à la bonne marche de l’entreprise en étant volontiers prescripteurs des produits [de cette dernière]. »  Par salariés non-engagés, elle entendait les « salariés faisant leur travail de manière neutre, susceptibles d’évoluer en fonction des circonstances dans un sens positif ou non. »

Les résultats de cette études, bien qu’approximatifs, car pouvant varier d’un pays à un autre et dépendant de facteurs individuels ne pouvant rentrer dans l’établissement de statistiques, montrent clairement que de nos jours une large majorité de la population occidentale n’est, de manière intrinsèque, pas motivée par le travail qu’elle accomplit. Ce qu’il est important de comprendre ici, c’est que la raison profonde de ce manque de motivation vient du fait que la majorité de la population occidentale ne travail pas selon les règles d’un idéal professionnel individualisé, mais dans le but matérialiste et financier de faire rentrer de l’argent dans son compte en banque, sous forme de salaire, versé à chaque fin de mois. Lorsque que l’on écoute les revendications des employés, la part concernant les vacances et les congés prend une place plus importante que la discussion et la mise au point des éléments qui seraient potentiellement favorables à l’amélioration de l’éthique et de la réalisation du travail. Il est flagrant de constater à quel point l’on abandonne vite une tâche lorsque l’heure de la pause est arrivée, et à quel point l’on prend son temps avant de retourner « bosser »… Attention il n’est pas question ici d’encourager la suppression ou la diminution des temps de repos, l’être humain en à besoin pour souffler et pour décompresser, physiquement et mentalement, ou encore pour passer du temps avec sa famille. Mais l’état d’esprit général dépeint clairement le portrait d’une société dans laquelle l’énergie n’est pas mise au service de la réalisation professionnelle, parce que cette dernière n’est pas conçue en accord avec les aspirations individuelles de chacun des concitoyens. Pour la plupart des gens, ces aspirations sont soit refoulées, car paraissant trop en désaccord avec les normes sociales et intellectuelles, soit, dans le meilleur des cas, réalisées en tant que passion « à part », pendant les temps libres. Dans les deux cas, cela a un impact à plus ou moins long terme sur la vie professionnelle et, corrélativement, sur la vie personnelle (santé, famille, couple, relations).

Dans le cas du refoulement de ses aspirations individuelles, il est aisé de remarquer, et c’est un grand problème de nos jours, qu’au lieu d’être favorable à l’épanouissement personnel, le travail réalisé est source de tensions psychiques et physiques pouvant aboutir à des burnout ou à des dépressions. Les personnes refoulant leurs rêves et leurs idéaux seront forcément confrontées un jour où l’autre à la dichotomie qui se sera installée entre leur vie intérieure et leur activité professionnelle. Pour un observateur neutre, ces personnes paraîtront souvent parfaitement en accord avec ce qu’elles réalisent, oubliant de prendre du temps pour elles, incarnant parfaitement la définition que l’on a de nos jours du « bourreau du travail », se mettant un peu à l’écart des autres par moment. Bien souvent cependant, cela reflète un profond malaise intérieur, qui se révèle, à terme, par de gros problème de santé, comme un cancer par exemple ou, dans les cas extrêmes, par un suicide.

Cet état de fait n’est pas propre à notre époque. Mais de nos jours, avec les nouveaux moyens de communications et le développement sans précédent d’internet et du multimédia, qui nous permet de savoir ce qui se déroule à l’autre bout de la planète sans avoir besoin de se déplacer, nous prenons conscience des possibilités professionnelles innombrables qui nous sont offertes, rendant l’inassouvissement personnel encore plus difficile à vivre. Il y a un siècle, il n’y avait pas beaucoup de choix pour les jeunes de se réaliser. Bien souvent les fils faisaient la même profession que leur père, et cela ne se discutait pas vraiment. Il y avait des frustrations, mais cela paraissait normal. Les possibilités de découvrir un idéal personnel étant restreinte, son inassouvissement se trouvait être moins douloureux. De nos jours, tout est amplifié. De la même manière qu’il est plus facile de rêver du fait de l’augmentation de l’information reçue (par le biais des médias), le malaise en cas d’inassouvissement et de refoulement de notre vie intérieure, engendrée et révélée par ces rêves, est décuplé.

Mais, me direz-vous, poser en maxime la réalisation de son idéal, n’est-ce pas uniquement une pure utopie, irréalisable par nature, détachée des réalités concrètes et de la vie « réelle » ?

Cette question, c’est à chacun individuellement d’y répondre, selon son cœur et sa conscience. Il est certains que nous serons toujours confrontés à des impératifs économiques et administratifs pesant et fastidieux, à des collègues avec lesquelles on ne s’entend pas et qui plombent notre ambiance professionnelle. Oui, cela fait parti des à-côtés avec lesquels il faut se débattre. Mais je refuse de ne vivre que 30% de mon existence sous prétexte que les 70% du temps restant sont passés à accomplir des tâches qui je le sais ne m’apporteront rien de nourrissant en elles-mêmes. Je considère qu’il est même du devoir de ceux ayant la possibilité d’incarner l’idéal ou le rêve qui les anime de tout faire pour qu’arrivé à l’âge de s’en aller, en se retournant sur ce qu’ils ont accompli, ils soient fiers de leur parcours et sans regrets sur ce qui aurait pu, ou pas, être fait. Cela par respect pour eux-mêmes, mais aussi par respect (surtout avec la conjoncture actuelle) pour tous ceux dont la vie n’a pas laissé la possibilité d’envisager autre chose que la misère et la pauvreté.

Copyright © 2013 Martin BERNARD. Tous droits réservés

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