Au Fait, le média qui ralentit l’actualité

Au Fait est un nouveau mensuel français d’information, dont le troisième numéro sortira dans quelques jours, à la fin du mois d’août. Dans la lignée des revues 21 et Longcours, ses créateurs, Xavier Delacroix et Patrick Blain, se proposent de ralentir l’information afin de laisser du temps à leurs lecteurs, pour que ces derniers puissent se poser et prendre du recul face à la frénésie concurrentielle qui nous entoure au quotidien.

Un média lent pour redéfinir une presse en crise, une information fouillée et de qualité comme alternative à la chasse aux scoops, un vrai projet social et démocratique ayant pour cœur la vérité et l’accès pour tous à la compréhension du monde… Tel devra se concevoir le journalisme de demain.

Alors, Au Fait, explication…

 

 » Oui, pourquoi, alors que la presse papier va mal, et à l’heure où l’information du monde est à portée d’un clic, un nouveau mensuel ? Et, question subsidiaire, pourquoi priver délibérément ce magazine comme sa version numérique de toute recette publicitaire ?

Parce que.

Parce qu’entre l’enquête trop courte des magazines et les livres trop longs des journalistes, il y a la place pour un travail d’investigation long, fouillé, vérifié, sur les grands sujets du moment, qui expliquent la France et la Planète tels qu’ils vont. Parce qu’entre un monde ancien en train de disparaître et l’autre, si différent, qui émerge, entre un politique de moins en moins audible et un économique de plus en plus présent, il y a une attente de sens et de compréhension qui vont au-delà du simple besoin d’être informé. Parce que la satisfaction de cette exigence nécessite un ingrédient essentiel : du temps. Un temps lent pour enquêter et recueillir la parole ; un temps long pour la lecture. Parce que s’en remettre à ses seuls lecteurs/internautes pour assurer ses fins de mois est un gage d’indépendance à l’égard de tous les pouvoirs.

PLAIDOYER POUR UN MEDIA LENT

Depuis La Fontaine et sa tortue, on connaissait les vertus de la lenteur ; côté journalisme, on s’était plutôt habitué à la vitesse et l’urgence. Sortir une info avant les autres, informer le public au plus vite, autant d’exigences que l’arrivée d’internet et des nouvelles technologies ont fait passer du rang de charme à celui d’impératif, conduisant sans état d’âme à l’accouplement de l’urgence et du grégaire. Sauf qu’avoir le nez sur cette actualité prenante et sur elle seule conduit à une inéluctable myopie du monde, à un écrasement du regard sur une succession de parties qui finissent par ne jamais faire un tout. C’est pour remonter à la surface et donner un vrai coup de rein au fond de la piscine où entraîne cette gravité (au sens de Newton) du quotidien que nous souhaitons promouvoir les vertus du média lent.

La première de ces vertus tient au fait que l’urgence, la concurrence conduisent souvent à dire et écrire des bêtises. Cette pression déraisonnable incite à donner des informations forcément partielles, nécessairement simplistes, parfois fausses. C’est entré dans l’histoire récente sous le nom de syndrome de Timisoara, du nom de cette ville de Roumanie où, en 1989, aurait eu lieu un massacre de masse ; il a fallu plus d’un mois pour découvrir que les 70 000 tués relevaient de la fausse information. Aucun compte n’a été tenu des arguments de ceux qui doutaient : leurs remarques n’allaient pas dans le sens de l’histoire. Se poser, regarder. Entre le temps des historiens et celui d’une immédiateté superficielle, il existe une place à élargir pour ce temps lent.

La deuxième raison tient à la conjoncture contemporaine. Un temps de murs et d’obstacles de plus en plus hauts dressés devant les « désireux de savoir ». En effet, ceux que nous avons élus n’ont pas le pouvoir et ceux qui ont le pouvoir n’ont pas été élus. Bruno Le Maire avec Jours de Pouvoirs vient dans ce registre de faire un écho aussi triste que talentueux au formidable film L’Exercice de l’Etat de Pierre Schoeller. Les turpitudes de cette impotence sont masquées par des paravents nommés services de communication articulant contorsions et éléments de langages comme des perles sur un collier. Du côté de ceux qui ont la réalité du pouvoir, c’est à dire du pouvoir économique, la communication est devenue le rempart plus ou moins souriant qui doit éloigner à coup de gousses d’ail, patte de lapin et autre talisman l’un des deux individus qui donnent véritablement de l’urticaire aux décideurs : le journaliste (l’autre étant le juge). Selon une étude rapportée dans l’ouvrage « The Death and Life of American Journalism », les emplois de communicants au sens large du terme ont doublé, passant de 135 000 à 270 000, entre 1980 et 2010 aux Etats-Unis. Durant la même période, le nombre de journalistes baissait de 20%, de 63 000 à 51 000. Comment aujourd’hui espérer se rapprocher d’une quelconque vérité si vous êtes confronté à la quête d’une information défendue par des chevaux de frise ? Seul un pas de côté et, surtout, la durée, la patience peuvent venir à bout des épaisseurs et des douves mis en place par ces services de com’.

La dernière raison tient paradoxalement au rapport étroit qu’entretiennent pour tout observateur attentif le temps et l’espace. L’œil collé sur la vitre interdit de voir la fenêtre. C’est en ayant ce recul sur les choses, recul donné par le temps, que l’on peut se dégager des contraintes, observer plus large. Et relire Stendhal : « une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours d’été pour mourir à cinq heures du soir ; comment comprendrait-elle le sens du mot nuit ? » Le temps donne de la hauteur.

Trois bonnes raisons pour vraiment prendre son temps. Se poser pour mieux regarder les choses, les comprendre et proposer au lecteur de scruter avec lenteur un monde qui voudrait nous faire croire qu’il va plus vite que le monde d’hier alors que l’on ne fait que regarder plus mal le monde d’aujourd’hui.  »

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