Il y a un siècle, les dessous de la conspiration pour assassiner Raspoutine

Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916 [1], le fameux guérisseur et mystique Raspoutine était assassiné à Saint-Pétersbourg. Pendant longtemps, ce qui s’est déroulé durant cette nuit fatidique a été l’objet de fantasmes et de légendes, propagés d’ailleurs en partie par les conspirateurs eux-mêmes. Cent ans après l’événement, il est désormais possible d’établir avec une plus grande certitude ce qui s’est réellement passé. Contrairement à ce qui a été longtemps raconté, il apparaît que les services secrets britanniques de l’époque ont joué un rôle central dans la planification du meurtre de Raspoutine. Et, selon toute probabilité, également dans son exécution.

Grigori Efimovitch Raspoutine nait entre 1860 et 1870 dans une famille de paysan du village de Pokrovskoïe, en Sibérie occidentale. Durant son adolescence, il est sujet à des visions mystiques dans lesquelles il dit apercevoir la vierge Marie. Il se plonge alors dans la bible, développe ses talents de guérisseur et de voyant, puis commence une vie ascétique d’errance qui le conduit jusqu’aux monastères orthodoxes du Mont Athos, en Grèce. En 1911, Raspoutine racontera ses années de jeunesse dans une interview accordée au journal « Temps nouveau » : « A l’âge de quinze ans, dans mon village natal, quand le soleil brûlait et que les oiseaux chantaient les chansons du paradis, je rêvais de Dieu. Mon âme se projetait au loin… Plus d’une fois j’ai rêvé… et pleuré, sans savoir d’où venaient ces larmes. Ainsi passa ma jeunesse. Dans une sorte de contemplation, dans une sorte de rêve. Plus tard, quand la vie me heurtait, je courrais me réfugier dans un coin pour prier en secret ».

Guérisseur controversé

En 1905, il se rend à Saint-Pétersbourg. Son but aurait été d’y rencontrer le tsar, trop occidentalisé à son goût, pour l’initier à la véritable « âme russe » [2]. Il est rapidement introduit dans les salons de la grande-duchesse Militsa de Monténégro et de sa sœur Anastasia, toutes deux versées dans les sciences occultes et le spiritisme. C’est dans la luxueuse demeure du grand-duc Piotr, oncle du tsar et mari de Militsa, que Raspoutine rencontre pour la première fois le couple impérial, le 31 octobre 1905. Plus tard, il sera appelé au chevet du tsarévitch Alexis, héritier du trône, alité suite à une chute, et qui souffrait sans doute d’une forme rare d’hémophilie. Il lui impose les mains, le calme, et parvient au bout de quelques jours à faire cesser les saignements. Cet exploit, quoi qu’on puisse en penser aujourd’hui [3], permet à Raspoutine de gagner rapidement les faveurs du tsar Nicolas II et de l’impératrice Alexandra Fedorovna.

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Tsar Nicolas II entouré de sa femme, de ses quatre filles et du tsarévitch Alexis.

Celle-ci, en particulier, le considère comme un homme providentiel, un « staret », une sorte de maître spirituel de la religion orthodoxe [4]. Cette proximité le rend très influent, et attise rapidement les jalousies à la cour, qui accepte mal l’intrusion dans l’entourage du tsar de ce paysan sibérien. Des rumeurs d’orgies et de débauches se répandent alors à son sujet, et une aura mystique et érotique l’entoure. Aujourd’hui, il est cependant difficile de distinguer entre le vrai et les calomnies proférées pour lui nuire et le discréditer [5]. « C’est un sujet délicat », souligne l’historienne russe Olga Utochkina dans un documentaire diffusé en décembre 2016 sur Arte [6][7]. « Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est qu’aucune des victimes présumées des agressions ou tentatives d’agressions qui lui ont été attribuées n’a jamais porté plainte. Ces accusations reposent uniquement sur les souvenirs de quelques dames. Et si on y regarde bien, elles ressemblent plutôt à des fantasmes érotiques ».

Une chose est certaine également : à l’approche de la Grande Guerre, Raspoutine dérangeait certains cercles influents proches de Nicolas II, dont la volonté en tant que souverain était faible. Partisan de la paix, fidèle au Tsar et à sa fonction, le moine était vu d’un œil mauvais par les va-t’en guerre agissant à la cour de Russie en lien étroit avec certains intérêts français et britanniques.

by Bassano, vintage print, 7 June 1939

Sir Robert Bruce Lockhart (1887-1970), en 1939.

En 1912, rapporte Vladimir Fédorovski, un espion de Sa Majesté du nom de Robert Bruce Lockhart est même envoyé sur les traces du moine. « Il venait en Russie en tant que diplomate afin d’éliminer le « lobby pro-allemand ». Il avait pour mission d’assurer la participation de la Russie dans la guerre contre l’Allemagne et de marginaliser le « principal agent d’influence » de cette dernière, selon les autorités britanniques : Raspoutine ! » [8].

Premier attentat manqué

Dans les jours décisifs précédant la Première Guerre mondiale, le 29 juin 1914 exactement, une première tentative d’assassinat échoue alors que Raspoutine est en voyage en Sibérie. Dans son village natal, il est poignardé par Khionia Gousseva, une ancienne prostituée. Celle-ci aurait agi sur ordre de Sergei Mikhailovich Troufanov, un ecclésiastique fanatique du mouvement nationaliste des Cent-Noirs qui se faisait appeler le moine Iliodore [9]. Iliodore avait tissé des liens étroits avec Raspoutine dans les années 1909-1910, avant de lui vouer une haine profonde… et tenace. En 1916, alors immigré à New York, il accordera, contre la somme de 5000 $ (énorme pour l’époque), une série d’interviews chocs au magazine Metropolitan, qui auraient dû être publiées sous le titre évocateur « Rasputin : The Holy Devil of Russia » (Raspoutine : le diable sacré de Russie) [10]. Ce fait, notamment, suggère qu’Iliodore agissait sans doute, d’une manière ou d’une autre, pour le compte des puissances alliées.

Alité loin de Saint-Pétersbourg suite à sa blessure, Raspoutine écrit au tsar : « Cher ami, je te répéterai, une fois encore, ce que je t’ai dit : un nuage menaçant s’étend sur la Russie. Malheur ! Souffrances infinies ! Il n’y a pas de mots. L’horreur est indescriptible ! Je vois que tout dépend de toi. On veut la guerre, mais probablement on ne comprend pas que c’est la perdition. Lourde est la punition divine quand Dieu nous enlève la raison. C’est alors le commencement de la fin. Tu es le tsar, le père du peuple. Ne laisse pas les insensés triompher et se perdre eux-mêmes, ainsi que le peuple. On vaincra l’Allemagne, mais que deviendra la Russie ? En vérité, il n’y eut jamais depuis le commencement des siècles une martyr plus grande. Elle est toute submergée de sang. Tristesse sans fin ».

Nicolas II ne l’entendra pas de cette oreille et se lancera dans le conflit le 1er août 1914. « Le Tsar aurait probablement vacillé, voir même maintenu son pays en dehors de la guerre, si Raspoutine avait été près de lui en personne pour le conseiller », souligne Andrew Cook, historien spécialiste des services secrets britanniques. Une année plus tard, alors que la guerre fait rage, Nicolas II prend lui-même le commandement de l’armée, et confie la bonne marche du gouvernement à son épouse, Alexandra Fedorovna.

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Alexandra Fedorovna (1872-1918), née Alix de Hesse-Darmstadt, petite-fille de la reine Victoria.

En tant que confident et conseiller de la tsarine, Raspoutine exerce alors son influence à tous les niveaux du pouvoir. Il intervient notamment dans la carrière des généraux et dans la nomination des ministres, dont le controversé Alexandre Protopopov. Sa technique est simple : mettre à des postes clés des hommes vraiment fidèles au tsar et à la Russie, et ce quel que soit leur degré de compétence. Ces nominations dérangèrent profondément certains membres de l’élite britannique, comme l’atteste ce commentaire de David Lloyd George, alors secrétaire d’état britannique à la guerre : « Les influences germanophiles ont été considérablement renforcées par les changements récents. Nos amis ont disparu un à un et il n’y a plus personne d’influent actuellement au sein de la bureaucratie russe qui puisse être qualifié de favorable pour le destin de ce pays (tel qu’envisagé par les britanniques, ndlr) » [11].

De fait, Raspoutine se met très vite à dos l’aristocratie, le clergé et l’armée. Fin 1916, la tsarine, d’origine allemande (mais aussi petite-fille de la reine Victoria), et Raspoutine sont accusés à la Douma de faire ouvertement le jeu de l’ennemi. Ses détracteurs l’accusent d’être une force « satanique » contrôlant le tsar, d’être un agent à la solde de l’Allemagne et d’être à l’origine de tous les malheurs de la Russie. Aucun élément de preuve, cependant, n’a jamais été présenté à l’appui de ces affirmations. Dans les derniers mois de règne de la famille Romanov, Raspoutine était bien plutôt en train d’essayer, dans une dernière tentative désespérée, de sauver la monarchie.

Les incohérences des conspirateurs

Commence alors à se tramer la conspiration qui aboutira, en décembre 1916, à l’assassinat de Raspoutine. Elle est menée, notamment, par des membres hauts placés de la dynastie Romanov : le prince Félix Ioussoupov et le grand-duc Dimitri Pavlovitch, cousin de Nicolas II et amant de Ioussoupov, accompagnés du député de la Douma Vladimir Pourichkevitch, du médecin Stanislas Lazovert et du lieutenant Sergei Mikhailovich Sukhotin. Il est intéressant de noter que Pourichkevitch était un réactionnaire nationaliste d’extrême droite actif dans différents groupes membres du mouvement des Cent-Noirs ; mouvement déjà impliqué dans la première tentative d’assassinat de Raspoutine.

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Prince Félix Ioussoupov (1887-1967)

Pendant près de 90 ans, ces hommes ont été considérés comme les seuls responsables de la mort de Raspoutine, et ce qu’ils en ont dit a été pris pour argent comptant (ou presque). Le déroulement de la nuit du meurtre, reconstitué aujourd’hui pour les touristes au palais Ioussoupov à Saint-Pétersbourg, est ainsi encore basé sur leurs récits. Ceux-ci, bien que divergeant dans les détails, s’articulent comme suit : Raspoutine se serait rendu après minuit, sur invitation de Ioussoupov, dans le somptueux palais de celui-ci à Saint-Pétersbourg. Il aurait été conduit au sous-sol, aménagé pour l’occasion, où le prince lui aurait offert du vin et des gâteaux empoisonnés au cyanure de potassium. D’abord réticent, Raspoutine aurait fini par engloutir un à un tous les gâteaux, sans être affecté par le cyanure. Atterré de voir son plan déjoué, Ioussoupov serait alors parti retrouver ses comparses, groupés dans une autre pièce du palais, aurait pris le revolver du grand-duc Dimitri, puis serait retourné voir Raspoutine et lui aurait logé une balle en plein cœur. Son forfait accompli, Ioussoupov serait retourné auprès de ses complices. Mais pris d’un doute soudain, il serait redescendu afin de s’assurer que le moine est bien mort. Raspoutine « animé d’une force satanique », l’aurait alors saisi à la gorge, avant d’essayer péniblement de prendre la fuite. Pourichkevitch se serait alors lancé à sa poursuite pour finir par l’abattre à distance, dans l’arrière-cour du palais, d’une balle dans le dos, avant de jeter le corps dans la Neva, où il est retrouvé deux jours plus tard.

Cette narration, encore très répandue dans les livres d’histoire, est grandement sujette à caution. Selon Olga Utochkina, elle aurait surtout été destinée « à cacher ce qui s’est réellement passé dans la nuit du 16 décembre (30 décembre selon le calendrier grégorien, ndlr) ». A l’appui de ses dires se trouvent notamment les nombreuses incohérences entre les récits de Ioussoupov, de Pourichkevitch et de Lazovert, concernant par exemple l’appartenance de l’arme dont se serait servi le premier. Celui-ci a d’ailleurs changé plusieurs fois sa version des faits tout au long de sa vie. De plus, comme l’indique Marie Turquois-Bowman – citée dans le documentaire d’Arte, et qui prépare une biographie de Raspoutine en collaboration avec son arrière-petite-fille Laurence Huot-Soloviev – il est peu probable que le moine ait mangé des gâteaux, car il détestait le sucre. Une analyse cohérente avec le témoignage de la fille de Raspoutine, publié en 1966 : « père s’abstint très jeune de manger la chair des animaux à sang chaud et ne varia jamais (…) Quant aux sucreries, il les jugeait pernicieuses pour la santé et n’en mangea jamais » [12]. En outre, l’autopsie post-mortem réalisée en 1916 n’a pas confirmé la présence de poison dans le corps du moine.

Au début des années 2000, l’ancien agent de Scotland Yard Richard Cullen a enquêté sur l’assassinat de Raspoutine. Il a découvert de nouveaux faits contredisant les récits des conspirateurs. Ses trouvailles ont été exposées en 2004 dans un documentaire de la BBC [13]. Dans les archives du musée d’histoire politique de la Russie de Saint-Pétersbourg, Cullen a mis la main sur des photos d’autopsie encore jamais rendues publiques auparavant. L’une d’entre elles montre un troisième impact de balle sur le front de Raspoutine.

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Photo du cadavre de Raspoutine montrant le trou de balle au niveau du front.

Or, ni Ioussoupov, ni Pourichkevitch, ne mentionnent dans leurs mémoires une balle tirée en plein front. Selon le professeur Derrick Pounder, directeur du département de médecine légale à l’université de Dundee, qui a passé en revue le rapport d’autopsie post-mortem et les données disponibles, les trois impacts de balle ne sont pas de taille identique, ce qui signifie qu’ils ont été causés par trois armes différentes. Pour Richard Cullen, un troisième tireur était donc présent le soir du meurtre. Étant donné qu’aucun des autres conspirateurs « officiels » ne s’est vanté d’avoir fait feu, qui a bien pu tirer cette troisième balle ?

L’implication des services secrets anglais

Selon les rapports de police établis dans les jours suivant le meurtre, d’autres personnes, non identifiées, ont été aperçues entrant ou sortant du palais Ioussoupov la nuit du crime. « Au moins deux femmes étaient sur les lieux », précise Andrew Cook. « Il est aussi possible que deux autres personnes portant un uniforme militaire russe aient été présentes. Les officiers britanniques à Petrograd portaient des grands manteaux de l’armée russe par-dessus leur tunique, car ils considéraient leur propre uniforme comme inapproprié aux rudes conditions de l’hiver russe » [14]. Dans ses mémoires, Félix Ioussoupov mentionne en outre la présence à ses côtés, le lendemain du meurtre, d’un anglais du nom d’Oswald Rayner. « Alors que je descendais pour le dîner, j’ai rencontré mon ami Oswald Rayner, un officier britannique que j’avais connu à Oxford. Il était au courant de la conspiration, et était venu en quête d’information » [15].

Or, Oswald Rayner n’était pas qu’un simple officier britannique. Il était également un agent secret travaillant à Saint-Pétersbourg pour le compte du Secret Intelligence Service (SIS).

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Oswald Rayner (1888-1961)

Pour Cullen, il est même hautement probable que Rayner ait été présent la nuit du meurtre, et soit l’auteur du coup de feu fatal tiré à bout portant dans le front de Raspoutine. Ainsi, après avoir été battu, torturé et poignardé – de nombreuses blessures (oreille déchirée, testicules écrasés, etc.) ont en effet été constatées lors de l’autopsie post-mortem – Raspoutine aurait reçu deux balles, possiblement tirées par Ioussoupov et Pourichkevitch. Avant d’être jeté dans la rivière Neva, son corps ensanglanté aurait été traîné dans l’arrière-cour jusqu’à la voiture du grand-duc Dimitri. A ce moment précis, apercevant encore des signes de vie chez le moine, Oswald Rayner aurait tiré le troisième coup de feu, qui fut mortel. Cette explication est renforcée par le fait que le revolver utilisé à ce moment précis était probablement, selon Derrick Pounder, un .455 Webley, l’arme standard utilisée par les agents britanniques durant la Première Guerre mondiale [16].

L’implication d’Oswald Rayner dans la conspiration est confirmée par William Compton, son chauffeur anglais [17]. Ce dernier écrit en effet dans son carnet de route l’avoir conduit huit fois au Palais Ioussoupov pour les préparatifs du complot dans les mois précédant le meurtre. La nuit suivant l’assassinat, il ajoute en outre dans son journal : « c’est un fait peu connu que Raspoutine n’a pas été tué par un russe, mais par un anglais ». Plus loin, il précise que cet anglais est originaire de la même région que lui. Or, Oswald Rayner est né à une vingtaine de kilomètres de la maison natale de Compton, dans le Worcestershire.

Difficile, cependant, d’en savoir plus, car Rayner a détruit lui-même toutes ses archives personnelles avant sa mort. En 1927, il réalise cependant encore une traduction anglaise du livre de son ami Ioussoupov, intitulé « Rasputin: His Malignant Influence and His Assassination ». Il aurait aussi montré à des membres de sa famille une balle ramassée sur la scène du crime, et confié plus tard à son cousin Rose Jones qu’il était bien présent au palais Ioussoupov la nuit du meurtre [18]. Cette dernière information a d’ailleurs été publiée dans le Nuneaton Observer au moment de son décès, le 6 mars 1961.

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Nécrologie d’Oswald Rayner publiée dans le « Nuneaton Observer » à sa mort en mars 1961.

En 1916, au moins deux autres agents secrets britanniques ont été mouillés dans l’assassinat de Raspoutine : John Scale et Stephen Alley. L’implication du premier a été confirmée à Richard Cullen et Andrew Cook par sa fille, Muriel Scale. Le second est né dans l’une des nombreuses demeures de la famille Ioussoupov, près de Moscou, et pourrait avoir été lui aussi présent la nuit du meurtre. Plus important, une lettre écrite le 7 janvier 1917 par Alley à Scale – alors en mission en Roumanie pour y détruire les champs de pétrole et les récoltes de maïs avant l’invasion des troupes allemandes [19] – atteste définitivement de la participation des services secrets britanniques dans la conspiration : « Bien que tout ne se soit pas déroulé exactement selon le plan prévu, notre objectif a clairement été atteint. Les réactions suite à la disparition de Dark Forces (un nom de code pour Raspoutine, ndlr) ont été bien reçues par tous, même si quelques questions gênantes à propos d’une plus large participation ont déjà été posées. Rayner s’occupe des détails et vous informera sans aucun doute à votre retour » [20].

Continuer la guerre

Pour quelles raisons les services secrets britannique auraient souhaité la mort de Raspoutine ? La réponse est liée en grande partie à l’activité de celui-ci à la cour impériale, et à son influence grandissante sur la politique étrangère de la Russie. Des rumeurs circulaient quant à la volonté de Raspoutine et de la tsarine de réunir les conditions nécessaires pour signer une paix séparée avec l’Allemagne afin de sauver ce qui pouvait l’être de la monarchie. Dans les fait, des rencontres bilatérales secrètes eurent bien lieu dans ce sens à Stockholm, en juillet 1916, et lors d’une mission allemande à Petrograd conduite par le baron Von Hochen Esten durant l’été de la même année [21]. Il se murmurait aussi que la tsarine et Raspoutine ambitionnaient de convaincre Nicolas II d’abdiquer au profit de son fils Alexis. Alexandra Fedorovna aurait alors occupé la régence, et signé la paix. Une telle paix aurait eu comme conséquence de libérer environ 350’000 soldats allemands du front de l’est ; autant d’hommes pouvant être réaffectés à l’ouest. Or, il était vital pour la Grande-Bretagne et les puissances alliées que l’Allemagne continue à se battre sur deux fronts.

En outre, se débarrasser de Raspoutine revenait à terme à condamner à mort le jeune tsarévitch, que seul le moine parvenait à soulager de son hémophilie. En tuant Raspoutine, on hypothéquait donc la vie de l’héritier du trône impérial, et ce faisant, la pérennité de la lignée de Nicolas II. Il est donc possible que des querelles dynastiques au sein de la famille Romanov ont poussé Félix Ioussoupov et le grand-duc Dimitri à participer au complot. D’autant que le père du premier, gouverneur-général de Moscou, avait été spectaculairement limogé en 1915 pour avoir critiqué Raspoutine et la tsarine. Sa mère, la princesse Zénaïde, avait également été déclarée indésirable à la cour après avoir demandé à la tsarine de renvoyer Raspoutine.

Aujourd’hui, s’il est certain que les services secrets britanniques ont pris une part active à l’organisation et à l’exécution du meurtre de Raspoutine, il reste en revanche difficile de savoir s’ils ont été à l’origine du complot, où s’ils ont seulement saisi l’opportunité de soutenir un groupe d’aristocrates déjà décidés à passer à l’acte, et prêts à porter le chapeau. Quoi qu’il en soit, l’objectif britannique fut atteint. Suite à l’abdication du tsar en mars 1917, le nouveau gouvernement provisoire dirigé par Alexandre Kerenski déclara ses intentions de continuer la guerre contre l’Allemagne. Une paix séparée entre la Russie et les puissances du centre finira quand même par être signée (Traité de Brest-Litvosk), mais en mars 1918 seulement, 14 mois après l’assassinat de Raspoutine. A ce moment-là, les États-Unis étaient entré dans le conflit avec un millions d’homme. Il n’y avait donc plus aucuns risques de défaite sur le front de l’ouest pour les alliés.

Qu’est-il advenu des conspirateurs après le crime ? L’implication des Britanniques, on l’a vu, a été gardé secrète jusque dans les années 2000. Mais Ioussoupov et Pourichkevitch, au contraire, n’ont pas tardé à revendiquer le meurtre. Ce faisant, ils ont contribué, peut-être volontairement d’ailleurs, à couvrir la participation active d’Oswald Rayner, John Scale et Stephen Alley. Les trois russes ont été envoyés en exil. Félix Ioussoupov a été assigné à résidence dans une de ses propriétés familiales au centre de la Russie, avant de se rendre à Paris, où il est décédé en 1967. Le grand-duc Dimitri a lui été envoyé sur le front perse. Ironiquement, cette punition leur a permis de sortir indemne de la révolution d’Octobre 1917.

Le corps de Raspoutine a été inhumé le 4 janvier 1917 (22 décembre selon le calendrier julien) dans une chapelle près du palais impérial de Tsarskoïe Selo. Au soir du 22 mars, sur ordre du nouveau Gouvernement révolutionnaire, son corps est exhumé et brûlé dans les fours de l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg [22].

>Article publié également sur le site du mensuel La Cité : https://www.lacite.info/artculture/dessous-conspiration-raspoutine?rq=raspoutine

Notes:

[1] 16 et 17 décembre selon le calendrier Julien en vigueur à l’époque en Russie.

[2] Vladimir Fédorovski, Le Roman de Raspoutine, Editions du Rocher, 2011, p. 61.

[3] Certains affirment que Raspoutine aurait seulement interdit la prise de médicaments au jeune Alexis, et en particulier l’aspirine, qui a pour effet de liquéfier le sang et donc d’aggraver les saignements. D’autres, comme Elizabeth Judas (voir note 5) ont aussi avancé que le Tsarévitch n’aurait jamais été diagnostiqué hémophile. Sa maladie aurait eu plutôt pour origine un empoisonnement lent voulu par des membres de la cour afin de mettre un terme à la monarchie. Ceci est cependant sujet à caution, et ne peut être traité plus à fond dans le cadre de cet article.

[4] Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski décrit ainsi le « staret » : « Celui qui prend la volonté d’autrui entre ses mains et le guide vers la lumière ».

[5] Des éléments tendent à penser que l’image du moine alcoolique et grand amateur de femmes a été effectivement créée de toute pièce pour détruire sa réputation, de son vivant et après sa mort : http://www.rusjournal.org/wp-content/uploads/2016/08/Rasputin.pdf (à prendre avec des pincettes cependant). Voir aussi : Elizabeth Judas, Rasputin, Neither Devil nor Saint, Wetzel Publishing, 1951.

[6] http://www.arte.tv/guide/fr/060142-000-A/raspoutine (disponible en clair jusqu’au 10 mars 2017)

[7] Voir aussi : http://alt.gossip.royalty.narkive.com/KPt4EzBe/rasputin-misunderstood-and-a-victim

[8] Vladimir Fédorovski, Le Roman de Raspoutine, Editions du Rocher, 2011, p. 132.

[9] Georges Ayache, 1914. Une guerre par accident, Pygmalion, 2012, p. 71

[10] Andrew Cook, To Kill Rasputin – The Life and Death of Grigori Rasputin, Tempus, 2006, pp. 156-157.

[11] Memo confidentiel de David Lloyd George au premier ministre Herbert Asquith, cité in Andrew Cook, To Kill Rasputin – The Life and Death of Grigori Rasputin, Tempus, 2006, pp. 158.

[12] Maria Raspoutine, Raspoutine mon père, Albin Michel, 1966, p. 21

[13] https://www.youtube.com/watch?v=bZObqTuk_Hs&t=76s

[14] Andrew Cook, To Kill Rasputin – The Life and Death of Grigori Rasputin, Tempus, 2006, p. 227.

[15] Yusupov, Prince Felix, Lost Splendour, Jonathan Cape, London 1953 : « As I went down to dinner, I met my friend Oswald Rayner, a British officer whom I had known at Oxford. He knew of our conspiracy and had come in search of news. I hastened to set his mind at case ».

[16] Richard Cullen, Rasputin: The role of Britain s Secret Service in His Torture and Murder, 2010.

[17] Joseph T. Fuhrmann, Rasputin : The Untold Story, John Wiley & Sons, 2012, p. 230-231

[18] Andrew Cook, To Kill Rasputin – The Life and Death of Grigori Rasputin, Tempus, 2006, p. 232.

[19] http://spartacus-educational.com/SSscale.htm

[20] « Reaction to the demise of Dark Forces (a codename for Rasputin) has been well received by all, although a few awkward questions have already been asked about wider involvement. Rayner is attending to loose ends and will no doubt brief you on your return ».

[21] Andrew Cook, To Kill Rasputin – The Life and Death of Grigori Rasputin, Tempus, 2006, pp. 136-147.

[22] Margareta Nelipa, Murder of Grigorii Rasputin: A Conspiracy that Brought Down the Russian Empire, Gilbert’s Books, 2010, 639 p.

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Comments
One Response to “Il y a un siècle, les dessous de la conspiration pour assassiner Raspoutine”
  1. gérardo dit :

    Magnifique article. La propagande n’a pas changé ses techniques.
    Merci.

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