Immersion au cœur de la télévision russe RT

Fondée en décembre 2005, RT (anciennement Russia Today) se définit elle-même comme «la première chaîne d’information anglophone en continu apportant un point de vue russe sur les nouvelles du monde». Régulièrement accusée par des médias concurrents de désinformer et d’être à la solde du Kremlin, qu’en est-il vraiment? Reportage en immersion et analyse.

Par Jean-Christophe Emmenegger

A l’automne passé, je fus invité à participer à un séminaire de présentation de la chaîne audiovisuelle russe RT à Moscou. Cette invitation émanait de mon réseau privé, tout comme, je l’appris sur place, pour la dizaine d’autres participants. Nous avons été triés sur le volet, je suppose, parce que nous étions tous reliés par un intérêt de longue date pour la Russie. Avec une ouverture d’esprit ne signifiant pas l’allégeance – du moins en ce qui me concerne. L’année précédente, je venais d’interviewer Vladimir Pozner à Moscou (voir Edito 4/2015), star de la télévision russe ne se privant pas de critiquer le système médiatique auquel il appartient.

Il y avait là, à part moi le représentant le plus à l’Ouest des journalistes, des nationalités telles que chinoise, sri-lankaise, indienne, suédoise, islandaise et syrienne. Rien que cette configuration vaudrait le déplacement, et se révélerait précieuse en termes d’informations échangées avec des jeunes confrères et consœurs de ces pays. Il y avait des indépendants, et des journalistes appartenant aux grandes chaînes de radiodiffusion de leurs pays. Certains venaient expressément pour l’occasion, d’autres opéraient à Moscou pour le compte de leurs grands médias respectifs. Les journalistes indiens, chinois et sri-lankais, en particulier, ne cachaient pas leur admiration pour le modèle de RT qu’ils revendiquaient de prendre en exemple pour développer leurs propres formats. J’étais plutôt l’exception, en tant que rédacteur indépendant de textes. Il n’y avait aucun représentant de pays tels que la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les États-Unis… Et ce n’était pas faute d’avoir essayé, comme je l’appris plus tard. «Dommage pour eux» fut un commentaire partagé sans méchanceté. Plutôt un regret sincère.

Rien de particulier à signaler concernant l’organisation de ce séminaire. Le voyage et l’hébergement sur place étaient à la charge des participants; seule une aide logistique était proposée. Aucun avantage concédé, aucune promesse d’embauche, aucune obligation de reporter (je souris de me sentir obligé d’écrire cela, sachant combien d’avantages sont associés à des séminaires organisés par ailleurs dans le vaste monde). Par conséquent, il fallait vouloir y aller.

J’ai voulu y aller. Motivé par deux envies: la découverte et le perfectionnement de mes connaissances. Le séminaire a duré quatre jours. Alexeï Nikolov, le directeur de RT a ouvert la voie en nous enjoignant de poser toutes les questions que nous voudrions: «Nous sommes très ouverts et nous répondrons à tout.[1]» Durant ces quatre jours, nous aurions droit à une visite en règle de tous les locaux de production, et nous verrions se succéder chacun des responsables de rubriques les plus importantes de RT, des têtes d’affiches présentant les nouvelles aux concepteurs graphiques en coulisses. Tout s’est déroulé en anglais, un peu en russe, en aparté, et même en français, à la fin, quand on m’a présenté le responsable de l’édition française.

C’était le premier événement de ce genre organisé par la direction de RT. Une opération de séduction comme il s’en fait banalement ailleurs dans le monde. Sauf qu’il est plus excitant, selon moi, d’aller visiter le quartier général de RT à Moscou que celui du coin accueillant classes d’adolescents qui repartent avec le kit publicitaire… J’ai donc accepté cette invitation, non sans savoir ce que certains journalistes et experts pensent de la chaîne russe. L’Express, par exemple, qualifie RT de «chaîne de désinformation», «financée à 100% par l’Etat russe». Le journal français ne s’embarrasse d’aucune explication, encore moins d’une analyse comparative honnête des autres chaînes de radiodiffusion internationales, mais étaie ses accusations avec la communication officielle de l’OTAN et de l’Union européenne «qui coopèrent afin de rétablir les faits, sur Internet, face aux mythes que les médias russes véhiculent[2]». C’est simplissime.

L’Express «oublie» que l’Audiovisuel extérieur de la France (AEF), rebaptisé France Médias Monde (FMM), regroupant la télévision France 24[3], et les radios Radio France Internationale (RFI) et Monte Carlo Doualiya (MCD), avec une participation dans TV5 Monde, est une chaîne de diffusion internationale financée à 100% par l’Etat français. Tout à fait comparable à RT en ce sens. Mais qu’en est-il du contenu, de la ligne éditoriale? En 2009, Christine Ockrent, alors directrice générale de l’AEF affirme dans un entretien accordé au quotidien Le Monde: «Ainsi se forgent les moyens d’une stratégie d’influence à même d’exprimer partout nos valeurs, de diffuser largement nos débats, et nos analyses, d’exposer nos cultures – en clair de participer pleinement à la confrontation planétaire qui pèse au moins autant que celle des économies et celle des armes, celle des identités culturelles.[4]» Est-ce différent de l’affirmation de la rédactrice en chef de RT, Margarita Simonyan, dans une interview pour le journal russe Itogi en 2012 : «Nous sommes complètement solidaires de la politique étrangère de notre pays. Lorsque nous avons commencé, nous avons ouvertement dit que nous allions présenter un point de vue russe sur le monde[5]»?

De même, la chaîne de télévision multilingue Deutsche Welle (DW-TV), institution publique financée par l’État allemand, même si elle se veut indépendante du gouvernement, a pour but d’étendre inévitablement des valeurs et intérêts allemands. BBC World Services, elle aussi, se veut éditorialement indépendante, même si elle est financée en grande partie par l’Etat britannique à travers son Ministère des affaires étrangères (Foreign and Commonwealth Office). Voice of America (La Voix de l’Amérique) qui diffuse en Russie depuis 1947, est directement contrôlée par l’État américain, il n’y a aucun doute sur ses intentions. Quant à la chaîne européenne Euronews, surnommée la «CNN européenne» lors de sa création en 1993, elle est, selon son premier PDG Massimo Fichera, «une entreprise industrielle (car nous produisons), économique (nous voulons développer la publicité) mais aussi politique.[6]»

Plus récemment, en 2013, a été lancée i24news, la chaîne israélienne d’information en continu internationale (français, anglais, arabe) par le multimilliardaire franco-israélien et résident fiscal suisse Patrick Drahi (propriétaire, entre autres secteurs clés des transmissions et communications, de L’Express et de Libération) qui souhaite «proposer une alternative à Al Jazeera», et dont le directeur général est Frank Melloul, ancien conseiller en communication de Dominique de Villepin à Matignon.

«Toutes ces chaînes ont en commun de raconter l’histoire à leur façon», analyse pour France Culture Lina Zakhour, spécialiste des sciences de l’information et de la communication[7]. «L’évolution des causes déclarées de la création de ces chaînes obéit à un même leitmotiv: avoir voix au chapitre à tout prix. Le tout dans le but de diffuser des flashs info, des reportages, des débats… La tendance étant à la gratuité, le bénéfice escompté est tout autre que monétaire. La langue est véhicule. L’information est prétexte. L’enjeu est ailleurs. Il est dans ce «Je» qui refuse de s’effacer. Et qui sait que, s’il est absent, les événements se donneront à écrire et à lire à son insu. Et là est le plus grave.

Car la bataille que se livrent ces chaînes a pour objet de dire les faits. Une actualité qui fera l’Histoire plus tard. Or, l’Histoire est souvent écrite par les vainqueurs. Alors, comme il est primordial de faire triompher sa propre version, autant commencer par celle de l’actualité. (…) Par hiérarchisation, chaque chaîne opère une mise en visibilité des faits qu’elle sélectionne suivant des critères qui lui sont propres. (…) Par la narration des événements, ces médias décident finalement de la façon dont est retranscrite la réalité, et ils promeuvent ainsi leur représentation du monde, qu’ils dotent d’une cohérence… la leur.[8]»

Fort de ce constat, pourquoi RT serait-elle plus à blâmer que les autres? On peut, tout au plus, critiquer le fait qu’elle agit comme ses semblables. Et si on souhaite la blâmer plus en détail, elle ne devrait l’être que sur le même plan que celui commun à toutes les chaînes audiovisuelles d’information en continu visant à l’influence particulière dans un monde global. Les questions ne sont valables que si elles se placent sur ce plan d’existence, et le débat n’est possible qu’à questionner cette manière d’exister globalement partagée.

La virulence des critiques émanant de rejetons des grands groupes médiatiques de l’Hexagone (financés tout ou partie par l’Etat ou aux mains de milliardaires) à l’encontre de la chaîne de radiodiffusion russe ne peut s’expliquer que par des raisons politiques et la concurrence que celle-ci leur livre directement en langue française. Dès que l’on comprend cela, on se met à relativiser ces attaques qui relèvent de la communication et de l’intérêt caché – politique, économique – bien plus que du débat à propos de la qualité de l’information, argument qui fait voile[9]. Même si nous avons affaire, c’est une évidence, à des procédés de propagande plus ou moins «soft», de part et d’autre, chacune à sa façon.

Les dirigeants et les employés de RT rencontrés balaient sans broncher ces critiques et revendiquent effectivement un point de vue russe sur le monde, sans remettre en cause l’existence des autres chaînes d’information internationales comme CNN International, BBC World News, Euronews ou Al-Jazeera, mais contestant leur prétention à monopoliser l’information. Rien que de très normal: les chaînes d’information mondialisée se livrent une âpre bataille pour maintenir ou acquérir de l’influence. RT participe, peut-on dire, du remodelage du monde en cours, non seulement d’un point de vue politique mais sous toutes les coutures, dont on peine encore à se représenter l’énormité.

«La révolution de l’information à laquelle nous assistons est sans précédent dans l’histoire de l’humanité, c’est un grand-père des médias qui vous le dit», philosophe Nikolov. «L’information est devenue omniprésente, omnipotente et omnisciente: c’est la définition de Dieu par Saint-Augustin!» Le directeur de RT fait allusion à ce pouvoir énorme et potentiellement destructeur de l’information qui est advenu avec le développement d’internet, à l’heure où, dit-il, «même des secrets de la NSA peuvent être révélés», allusion aux agissements parfois controversés des Snowden, Manning, Falciani ou Assange, pour ne citer que les plus célèbres «lanceurs d’alerte».

Fondée en décembre 2005 sous le nom initial de Russia Today, RT est beaucoup plus récente que BBC World International (1991) ou Deutsche Welle TV (1993), ces médias que Nikolov compare cependant à RT. Le mastodonte prototypique demeurant l’américaine CNN International, née en 1985. «Notre chaîne a pour but de présenter les différentes images de la Russie qui sont souvent méconnues, mésinterprétées ou tout simplement ignorées par ceux qui se font une spécialité des clichés ‘’vodka, terrorisme, pauvreté’’», expose Nikolov. «A l’origine de ma carrière, j’étais journaliste sportif, car cela me permettait d’éviter le parti-pris idéologique. En 1991, j’ai couvert le coup d’Etat et j’ai été détenu par le KGB, puis j’ai reporté le putsch de 1993 en esquivant de justesse les balles reçues par ma voiture. Néanmoins, ce que je vivais de la Russie ne m’a jamais paru être représenté correctement par les médias internationaux. C’est pourquoi j’étais très concerné par ce projet.

En 2005, nous avons créé RT en sept mois, de A à Z, dans les locaux de Ria Novosti qui n’étaient pas adaptés pour la télévision. Il a fallu tout inventer, à commencer par trouver des employés qualifiés. Nous avons embauché des jeunes gens plus ou moins bilingues, anglais-russe, que nous avons entièrement formés au journalisme et à la radiodiffusion. L’avantage, c’est qu’ils n’étaient pas orientés, ils étaient prêts à enquêter à n’importe quel sujet, sans aucune barrière.»

Depuis plusieurs années, ce n’est plus seulement le monde russe qui intéresse la chaîne. Son nom d’origine, Russia Today, a été raccourci en RT, «parce que nous nous sommes aperçus que nous pouvions aussi donner un point de vue sur le monde entier. Nous avons remarqué que certains événements n’étaient pas couverts ou étaient mal couverts selon nous.» Arthur Sokolov, jeune responsable de la newsroom RT International – la production des contenus éditoriaux d’actualité internationale – précise: «Jusqu’en 2009, RT était principalement focalisée sur la Russie. A partir de 2010-2011, nous avons commencé à agir au dehors, après avoir été les premiers à rapporter le mouvement de contestation du capitalisme financier «Occupy Wall Street», qui a été mystérieusement ignoré à son début par les autres chaînes internationales. Nous étions la seule chaîne sur place à aller à la rencontre des manifestants, et à suivre de bout en bout ce mouvement, de New York à Oakland (Californie), de Berlin à Moscou… Nous nous sommes rendus compte qu’il y avait une attente du public.»

De fait, avec quatre milliards de pages vues sur You Tube aux dernières nouvelles, une diffusion en six langues (russe, anglais, arabe, espagnol, français, allemand), un audimat de 70 millions de personnes chaque semaine et 35 millions quotidiennement[10], la chaîne RT est devenue en l’espace d’une décennie la plus grande source d’information populaire par ce biais, venant chatouiller aux aisselles l’hégémonie médiatique occidentale, en particulier aux Etats-Unis, où RT était en 2010 la deuxième chaîne d’information étrangère en continu la plus regardée après CNN International. «Nous sommes le premier média à avoir ouvert légalement un canal d’information sur You Tube, relève Alexeï Nikolov. Et nous fûmes les premiers à demander un design spécifique pour nos bannières et la publicité, que nous avons obtenu par un accord spécial, car nous pouvions justifier d’un trafic énorme: après un milliard de vues, nous avons été pris au sérieux, considérés comme un véritable partenaire. Tout cela, nous l’avons obtenu grâce au développement d’un nouveau modèle économique, que nous opérons 100% légalement dans le monde.» Or contrairement à Euronews, par exemple, dont le budget repose majoritairement sur la publicité, RT se targue de ne pas devoir beaucoup à celle-ci.

Un succès remarquable, compte tenu du budget initial de Russia Today plutôt modeste: en 2005, l’Etat russe a fourni 30 millions de dollars «pour faire changer la vision négative que les étrangers ont de la Russie». A titre de comparaison, la chaîne d’Etat français en continu France 24 qui a pour slogan «un regard français sur l’actualité internationale» avait disposé d’un financement initial de 86 millions d’euros pour sa première année de fonctionnement. Aujourd’hui la chaîne russe tourne avec un budget de 326 millions de francs. Soit deux à trois fois moins que celui de la chaîne américaine CNN International (son budget annuel serait de 650 millions de dollars en moyenne, et jusqu’à 900 millions lors d’un événement à portée politique comme la guerre du Golfe[11]), mais presque le même montant que la chaîne britannique BBC World News (400 millions de dollars) ou Deutsche Welle TV (294 millions d’euros en 2015).

«L’ancien modèle de journalisme, avec des bureaux de correspondants dans le monde ne fonctionne plus, poursuit Nikolov. Nous recourons bien plus souvent maintenant à des gens qui se trouvent sur le lieu des événements, qui ont un téléphone portable et peuvent transmettre l’information brute en direct. Du coup, les questions deviennent plutôt: comment vérifions-nous l’information? est-ce qu’on veut être les premiers à donner une information, quitte à se tromper? ou voulons-nous être les plus fiables, quitte à manquer des informations capitales? Nous devons être honnêtes en disant qu’il n’y a pas d’information transmise sans modèle d’affaires. Ce serait menteur d’affirmer le contraire. Nous vendons des informations, des actualités, pas de la justice! Mais comme nous voulons bien vendre, nous essayons d’inspirer de la confiance, en nous distinguant des milliers de blogs et médias par l’originalité et la plus-value de nos informations. Pour la vérification, par exemple, d’une vidéo citoyenne provenant d’un conflit au Moyen-Orient, nous essayons de trouver immédiatement des personnes locales qui puissent confirmer. Nous disposons de journalistes arabophones ici à Moscou, qui peuvent traduire, recouper les informations, vérifier si telle rue mentionnée est correcte. Bien sûr l’erreur est humaine, nous ne sommes pas les seuls à en commettre parfois.»

Parmi les coups d’éclat de RT, on mentionnera la première série d’interviews exclusives avec Julian Assange (dans le rôle de l’intervieweur), le fondateur de Wikileaks, depuis sa mise en résidence surveillée qui durait depuis un an et demi[12]. RT l’a diffusée en dix épisodes à partir du 17 avril 2012. Selon Nikolov, d’autres médias intéressés comme New York Times, Bild, The Guardian, Le Monde, voulaient faire cela à leur manière en s’arrogeant le droit d’effacer certains passages, mais RT a promis de ne rien occulter et ce serait la raison pour laquelle Assange l’a choisie en exclusivité.

Une quarantaine de nationalités se croisent dans le QG de RT à Moscou. En me baladant dans son labyrinthe, en empruntant ses ascenseurs, en fréquentant l’une de ses cafétérias, j’ai pu entendre parler espagnol, anglais, arabe… «Nous avons acquis suffisamment de compétences pour pouvoir continuer sans apport extérieur, prétend Nikolov. Mais nous avons décidé de garder des nationaux. Cela apporte une atmosphère «friendly» peu conventionnelle à RT.»

Les journalistes rencontrés à RT sont conscients de la réputation que leur font certains de leurs homologues de l’Ouest, et ils s’en cognent: «L’UE nous traite comme une menace quasi militaire contre les valeurs occidentales, lance Arthur Sokolov. Mais c’est parce que nous concurrençons le flot d’informations en continu de leurs médias. Cela prouve simplement qu’il y a une demande et une place pour un autre regard sur l’actualité.» En d’autres termes: que les médias occidentaux continuent à faire comme ils l’entendent, et qu’ils nous laissent faire comme nous l’entendons.

Autre point intéressant, alors que les journalistes occidentaux se font licencier à la pelle et que la crise de confiance envers l’industrie des médias «conventionnels» atteint des sommets, des journalistes non russes trouvent leur compte à travailler chez RT. C’est le cas du Britannique Daniel Hawkins, qui avait débuté sa carrière auprès de l’antenne de RT à Londres, et qui est maintenant jeune correspondant pour RT International. Encore plus significatif est le cas de Peter Lavelle, manifestement très connu et respecté par certains journalistes qui m’entourent. Ce présentateur américain chevronné comme Larry King (autre trophée de RT), originaire de Beverly Hills en Californie, est l’invité du programme «Cross-talk» en anglais de RT qui consiste en la confrontation de deux invités, lors d’une émission d’une durée de 20 à 30 minutes qui a lieu trois fois par semaine.

Pour chaque thème abordé, Lavelle invite un représentant du courant dit mainstream, et un autre du courant dit alternatif. «Beaucoup de gens que je montre sont blacklistés ailleurs. Ce n’est donc pas difficile d’apporter aux auditeurs ce qu’ils demandent, quand 99% des autres médias disent tous la même chose!», ironise plastroniquement Peter Lavelle. «Nous sommes une télévision fondée par l’Etat, et alors? Ce n’est pas exceptionnel», poursuit le senior dont le visage est maquillé pour le prochain show et qui vapote en nous entretenant: «Je bénéficie d’une grande liberté pour mon programme.» Avant de préciser: «Je ne crois pas en l’impartialité. Je montre les opinions de mes invités et j’affirme aussi les miennes, cela rend le débat plus intéressant, plus authentique.»

Kevin Owen, enfin, présenteur vedette de RT en anglais, ancien de la BBC et de Sky News, nous raconte à quel point c’était la galère en Grande-Bretagne à tirer le diable par la queue: «J’étais freelance à Londres pour Sky News. Ce fut une expérience affreuse, pendant cinq ans, sans contrat, je vivais au jour le jour, à livrer des piges mal payées. Quand l’occasion s’est présentée, je n’ai pas hésité à venir à Moscou où on m’a offert des conditions de travail confortables. Mais je retourne chaque week-end dans mon pays pour retrouver ma vie sociale là-bas.» Concernant les nouvelles qu’il diffuse pour RT, Owen se montre lucide: «Je n’ai aucun problème à vous dire que nos informations sont colorées d’un point de vue russe. C’est normal. En Angleterre, c’est idem. La vérité, par rapport aux informations données globalement de part et d’autre, se trouve certainement dans le milieu.»

En discutant avec les autres journalistes participant à ce séminaire, notamment ceux appartenant à l’aire orientale, à les en croire, la nuance russe qu’apporte RT aux informations contente des millions de téléspectateurs non satisfaits de l’unilatéralisme des chaînes – disons – occidentales, souvent perçues comme arrogantes, outrageuses ou lacunaires dans cette partie-là du Monde. De cette entente se dégagent bien entendu des points de vue miriadaires, autant qu’il y a de riches particularités dans ces régions immenses. Mais ce mouvement de fond n’est perçu d’Occident que maladroitement, me semble-t-il. Certes, RT s’est fait une spécialité d’une sorte de journalisme-événementiel, choc et provoc’, avec des informations qui peuvent relever du show et des formats de diffusion plutôt adpatés à l’internet qu’à la télévision: c’était donc précurseur puisque tout le monde fait pareil aujourd’hui!

RT diffuse des sujets souvent liés à un agenda politique russe, qui font inévitablement réagir localement, là où ils sont diffusés de manière ciblée? Oui, mais alors qu’il était possible de s’indigner, il y a quatre ans, du fait que la chaîne russe donnât la parole à tel ou tel autocrate de la planète, par exemple «il n’existe pas d’autre chaîne où l’on puisse voir une interview du président syrien Bachar el-Assad ou de ses représentants[13]», ce n’est plus possible aujourd’hui: déjà le 19 avril 2015, David Pujadas réalisait un entretien à Damas avec le président syrien, diffusé le lendemain en grande pompe sur le JT de la chaîne de service public France 2. Plus récemment, à peine RT a-t-elle proposé une interview exclusive de Bachar el-Assad (pour s’en tenir à ce seul exemple), le 16 décembre 2016, aussitôt les chaînes européennes ont-elles emboîté le pas, avec une «interview exceptionnelle» de Bachar el-Assad diffusée le 8 janvier 2017 par trois médias français (Franceinfo, Europe1 et TF1). Le pot aux roses est éventé: c’est l’audimat qui compte, pas la morale ou la déontologie…

Le célèbre pourfendeur de l’orientalisme, Edward W. Saïd disait déjà, dans un entretien datant de 1985, que les intellectuels des métropoles dominantes produisent des «catégories insidieuses» pour décrire les pays dépendants de leur puissance médiatique, «parce qu’elles [ces catégories] sont présentées comme naturelles et réelles dans un sens qui est virtuellement inattaquable. (…) Ce que les promoteurs d’un nouvel ordre informationnel disent est essentiellement que, soit l’Occident permet à ces pays de contrôler leurs propres productions d’informations et d’entrer leurs données dans les siennes, soit ils les retireront simplement du système et se couperont de l’Occident. (…) Ce qu’il y a de plus troublant dans cette monopolisation de la production d’informations n’est pas tant le problème de l’accès à l’information elle-même que l’accès au moyen de critiquer l’information. En d’autres termes, que pouvons-nous faire à l’extérieur de ce système pour permettre de comprendre qu’il s’agit d’un processus produit et non naturel?[14]»

Il semble que RT fonctionne comme un révélateur des contradictions inhérentes à ce système dénoncé par E. Saïd. La chaîne audiovisuelle russe, tout en produisant inévitablement à son tour des catégories virtuelles, a la capacité de mettre en lumière celles qui prévalaient sans question jusqu’à une époque récente, en particulier depuis la fin de l’URSS, et de contester la source et la finalité de leur pouvoir interprétatif. Ceci explique probablement les réactions parfois paniques du système en question. Cela ne signifie pas forcéement qu’au système s’oppose un anti-système, mais plutôt qu’à l’intérieur de ce même système luttent des pouvoirs qui ne s’entendent jusqu’à présent pas sur leur partage.

C’est l’occasion de terminer sur d’autres notes que celles d’une information-spectacle distordue qui fera toujours polémiquer les déçus de ne pas en être, les nouveaux venus qui veulent (s’)y figurer, les experts-combattants qui veulent gagner aussi quelque influence en empruinant le fruit déjà pourri de leurs gloses normatives autour d’un noyau qu’ils n’inventent pas et finissent par recracher acrimonieusement, après l’avoir trituré envieusement. RT ne produit pas que des actualités qui sont l’objet de la vindicte évoquée plus haut. Son département documentaire, RT Documentary Channel, lancé en 2011, mérite d’être mieux connu: il offre des films originaux, de bonne qualité, en russe et en anglais: «Notre manière de faire diffère grandement de celle de nos collègues des autres chaînes», témoigne l’une des documentaristes – dont j’ai oublié le nom – de ce département qui produit environ 80 documentaires par an. «Nous pouvons monter un projet documentaire en 10 à 12 jours, avec une équipe de producteurs, régisseurs et scénaristes qui travaillent tous ensemble ici à Moscou. Ensuite, nous allons tourner sur le terrain, souvent dans des lieux improbables de la planète, qui restent inaccessibles à nos concurrents pour des raisons linguistiques et culturelles.»

En ce sens, RT nourrit réellement la diversité médiatique et offre un choix supplémentaire aux téléspectateurs et internautes. L’affirmation du contraire construit le piège d’une contradiction dans laquelle s’enferrent à peu de frais les contempteurs de la Pluralité véritable. Quand bien même certaines informations fournies par RT peuvent être considérées comme tendancieuses, seule l’émulation est un antidote, non pas la stupide projection d’anathèmes. La chaîne publique suisse RTS semble l’avoir compris, puisque son émission Nouvo, qui produit des «capsules» d’infos brèves et synthétiques semblables à celles de l’agence RT Ruptly, affirme donner de «l’info Swiss Made pour mieux comprendre le monde», et ce, en s’internationalisant depuis 2017 avec une diffusion dans les quatre langues nationales ainsi que l’inévitable koiné anglo-saxonne.

Les entreprises médiatiques suisses peuvent se rassurer toutefois: contrairement à une rumeur que j’ai entendue de la part d’un confrère, RT n’a pas l’intention d’ouvrir des bureaux à Genève, assure son directeur. Ce qui n’empêche pas la chaîne d’être intéressée par des relations journalistiques provenant de Suisse. Et peut-être que des journalistes fraîchement mis au chômage par leurs employeurs «helvétiques» y trouveront leur compte. L’un dans l’autre…

J.-C. E.

[1] Les citations, sauf mention contraire, sont tirées de mes notes prises lors de ce séminaire à Moscou et je me fais fort de ne trahir aucun propos de personne. Si des nuances m’ont échappé lors de leur traduction de l’anglais ou du russe en français, ces lacunes sont de mon entière responsabilité.

[2] «Russia Today est devenue RT, mais reste la chaîne de désinformation», L’Express, 13.12.2016.

[3] France 24, première chaîne française d’information internationale voulue par le président français Jacques Chirac, a été surnommée «la CNN française» et «la Chaîne de Chirac» par The Guardian dans son édition du 6.12.2006.

[4] «Audiovisuel: un enjeu mondial», Le Monde, 15 janvier 2009, p. 22.

[5] Itogi, N°31 (842), 30.7.2012, «Картинка мира».

[6] Cité par Lina Zakhour, «Al Jazira, CNN et les autres chaînes d’info en continu: le défi de la mondialisation», in Hermès, 2009/3 (n°55), Société civile et internet en Chine et Asie orientale, CNRS Editions, pp. 177-182.

[7] «Le marché des chaînes d’information en continu s’étend en Europe et dans le monde», article de France Culture, 31.8.2016.

[8] Lina Zakhour, «Al Jazira, CNN et les autres chaînes d’info en continu: le défi de la mondialisation», op.cit.

[9] La question des erreurs ou lacunes qui ont pu être diffusées par le truchement d’une rubrique ou l’autre de RT serait trop longue à dérouler objectivement ici, c’est-à-dire en comparaison des erreurs ou lacunes présentes dans les autres chaînes internationales d’information en continu.

[10] Selon un sondage conduit par la société Ipsos sur les habitudes de consommation des nouvelles télévisées dans 38 pays en 2015.

[11] Raison pour laquelle Jacques Chirac avait demandé la création d’une chaîne internationale française (France24) capable de contrebalancer les informations partiales diffusées par CNN selon le point de vue de l’Etat français.

[12] Voir http://assange.rt.com.

[13] Vassily Klimentov, «RT, le soft power russe en images», InaGlobal, La Revue des industries créatives et des médias, 3.7.2013, www.inaglobal.fr/television/article/rt-le-soft-power-russe-en-images.

[14] Edward W. Saïd, Dans l’ombre de l’Occident et autres propos, Paris, Editions Payot & Rivages, 2014.

> Article paru originellement dans Edito – Le Magazine des Médias suisses sous le titre « Une visite chez RT » : https://www.edito.ch/fr/une-visite-chez-rt/

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